Politique

Le politique semble aujourd’hui totalement discrédité, tant dans les démocraties, où le premier parti est l’abstention, que dans le reste du monde, où règnent des dictateurs. Est-ce vraiment nouveau? Les plus anciennes écritures narratives évoquent le dictateur en place, et la violence qu’il exerce (par exemple les plus anciens récits égyptiens illustrent les actions belliqueuses du premier pharaon régnant sur la haute et basse Egypte); et, dès l’invention de la démocratie Athénienne, puis Romaine, les textes dénoncent la corruption des politiques actuels, en les comparant à l’intégrité et la grandeur des hommes du passé. Soit donc, et ce depuis la plus haute antiquité, on vante les actions d’un dictateur qu’on craint, parce qu’il frappe ses ennemis, et les torture, jusqu’à ce qu’on puisse le destituer et lui faire subir un peu de cette violence qu’il a exercée; soit on dénonce la corruption des gouvernants de son temps, en idéalisant ceux d’autrefois. Dans tous les cas le politique est associé au cynisme, à la violence, à l’immoralité et même à l’inhumanité, pour autant qu’on attribue à l’humain des valeurs éthiques.

Ceux qui tentent d’expliquer pourquoi le politique est dévalorisé, invoquent la corruption inhérente à l’exercice du pouvoir, et à la nature humaine. Je voudrais proposer une autre explication, moins morale, moins fondée sur une opposition entre le bien et le mal, et plus théorique, fondée sur une opposition entre la connaissance et l’ignorance. Je soutiens l’idée que le politique est discrédité parce que ceux qui l’exercent ne le comprennent pas et nous font avancer à l’aveugle. Il y a inévitablement des hommes politiques corrompus et pervers, mais il n’est pas raisonnable de supposer qu’il n’y a que cela. Il existe aussi quantité d’hommes et de femmes qui ont le souci du bien commun, et même ceux qui s’approprient le pouvoir pour le mettre au service de leurs intérêts, ou de ceux de leurs proches, ne sont pas nécessairement dénués de désir de développer ce qu’ils considèrent comme leur pays, leur peuple. Si tous échouent c’est qu’ils ne voient pas le chemin qui mène à des issues favorables.

Un des slogans les plus pernicieux a été : « tout est politique », car il a renforcé cette contre-vérité selon laquelle le politique devrait intervenir dans tous les espaces humains. On ne peut qu’échouer si on ne commence pas par délimiter le champ du politique, et si on ne borne pas ce champ d’action. Une telle délimitation est une condition nécessaire, mais non suffisante, d’une politique satisfaisante.

Le champ du politique est l’espace public.

L’espace naturel, comme les espaces privés sont étrangers au politique, qui n’a pas vocation à y intervenir, sinon pour garantir les interfaces entre ces espaces et l’espace public.

L’espace public est une création des sociétés complexes. C’est une création tardive, en regard de l’espace naturel, originel, qui préexistait au vivant, et même des espaces privés qui enferment les biens des vivants.

L’espace public suscite le besoin du politique. La fonction du politique est de gérer cet espace public, de telle sorte que tous puissent y circuler, y vivre en sécurité, et en sortir lorsqu’ils le souhaitent, pour aller dans des espaces privés ou naturel, afin de s’y livrer aux activités qu’ils veulent. Mais ce qui se passe dans l’espace naturel, comme dans les espaces privés échappe au politique, qui doit seulement garantir que l’espace public est effectivement ouvert, et que donc nul ne puisse être, contre son gré, enfermé dans un espace privé, ni maintenu dans l’espace naturel.

Ce que devrait réaliser le politique, pour le dire d’une image, c’est une voie et une maison communes. Une « voie commune », représente ici l’ensemble des moyens d’échanges, depuis les routes jusqu’aux moteurs de recherche; une « maison commune » représente l’ensemble des lieux de vie partagée, depuis la place publique jusqu’aux langages en usage.


Extrait sur le politique, en annexe de Notes sur la dimension personnelle

Que serait une politique dont le seul objectif serait de favoriser le développement de la dimension personnelle c’est-à-dire la valorisation des personnes et de leur monde ?

Une telle politique chercherait-elle à réduire les inégalités et à assurer une meilleure répartition des ressources ? À accroître les échanges et les richesses ? À abolir les conflits et instaurer une paix universelle ? Ceci, et tout ce qui peut sembler le plus vital pour l’avenir de l’humanité, seraient attendus comme des effets du développement de la dimension personnelle, mais non comme des préalables.

– « Ne faut-il pas d’abord…X… ? » Cette inconnue peut être remplacée par toutes les causes, y compris celle de « sauver la planète », « vaincre la misère », « trouver un remède aux épidémies »…, la réponse restera négative : rien ne peut servir de préalable au développement de la dimension personnelle, et aucune cause humanitaire, ni écologique, ne sera résolue positivement sans ce développement.

Il n’y a de valorisation que par le développement de la dimension personnelle.

A contrario tout projet, tout idéal, si séduisant soit-il, si sa réalisation ne contribue pas au développement de la dimension personnelle, fera naître un monstre.

Une politique au service de la dimension personnelle doit donc se détourner de toute autre préoccupation, pour ne viser que ce seul but, et faire confiance aux capacités de la dimension personnelle à valoriser ce qui l’entoure.

De la distinction entre espaces « naturel », « privés » et « publics »

La dimension personnelle se forme à partir des articulations entre les différentes fonctions. Une politique au service de la dimension personnelle ne se voue à aucune fonction en particulier, mais tend à optimiser les chances d’articulations entre les différentes fonctions, ce qui se produit lorsque des scènes différentes – des espaces distincts – se superposent, et que différents personnages se rencontrent.

Une politique au service de la dimension personnelle repose sur la reconnaissance, la garantie et la plus grande intrication possible des trois formes d’espaces entre lesquels se forme cette dimension : l’espace naturel, l’espace public et les espaces privés.

À l’inverse, toute politique qui empiète sur les différents espaces, en gomme les différences, les absorbe,ou empêche les échanges des uns aux autres, en les rendant étanches, est une politique qui contribue au déclin de la dimension personnelle, et à la dévalorisation générale des personnes, des actions, et des communautés.

Les trois formes d’espaces : naturel, publics et privés, désignent trois types de scènes sur lesquelles évoluent différents personnages, et entre lesquelles s’articule la dimension personnelle. Chacune de ces scènes est définie par une catégorie d’objets qui les constituent. Les espaces privés sont déterminés par les « biens » ; les espaces publics par les « œuvres ».

Chacune de ces scènes est régie par ses propres règles ; les personnages y évoluent selon des principes différents, inhérents aux objets qui les constituent – les biens pour les scènes privées, les œuvres pour les scènes publiques –. La dimension personnelle se forme grâce à ces différences, en les articulant.

Aucun espace n’est, en lui-même, porteur de valeur, car la dimension personnelle ne se forme ni dans l’espace public, ni dans les espaces privés, ni dans la nature, mais de l’intersection de ces espaces lorsque les déplacements des personnages provoquent une superposition de différentes scènes.

Par son développement, la dimension personnelle incline, non seulement à se mettre en valeur, mais aussi à valoriser ses actions et les espaces entre lesquels elle évolue. À l’inverse, un signe de la régression de la dimension personnelle, est donné par la dégradation des espaces. On peut alors dénoncer les atteintes à l’équilibre naturel, à la sécurité des espaces publics, à l’intégrité des espaces privés, et susciter ainsi des émotions, mais pour inverser la tendance et contribuer effectivement à valoriser les espaces publics et privés, et à respecter la nature, il faut développer la dimension personnelle.

Une politique orientée vers le développement de la dimension personnelle, doit reconnaître la particularité de chaque type d’espace, et mettre en place les mesures utiles à leur préservation, puis, elle doit gérer l’espace dont elle a par définition la charge : l’espace public.

Espace naturel

Longtemps, les humains se sont considérés comme une espèce étrangère – au moins en partie – au monde qu’elle habitait, supérieure à toutes les autres espèces, et appelée à être affranchie de la finitude.

Il semblait alors aller de soi d’opposer, d’un côté la nature, de l’autre les différentes formes de cultures. Ainsi un nid d’oiseau était considéré comme un élément naturel, alors qu’une cabane ou qu’un palais humains étaient considérés comme étrangers à la nature. Nous continuons de regarder avec un certain effroi les architectures abandonnées, envahies par la végétation – cf l’engouement pour ce type d’images, et le mouvement « Urbex » -, mais nous ne voyons pas de semblables ruines dans un nid abandonné, parce que ce nid fait, pour nous, dès sa formation partie de la nature, alors que nos œuvres et nos biens seraient d’une autre nature.

Si maintenant j’écoute les leçons des sciences du vivant, et me considère comme un exemplaire d’une des espèces naturelles, parmi d’autres, je peux toujours distinguer mon action de celle d’autres vivants, notamment par l’usage que je fais des signes ou des représentations, mais je suis davantage incliné à observer des analogies.

De nombreux animaux ont une tanière, un terrier, un nid, comme les humains ont des espaces privés ; beaucoup aussi marquent un territoire, qui devient celui de la meute ou du groupe, comme les humains, par leurs œuvres, déterminent un espace public. Mais toutes les espèces n’ont pas la même organisation des espaces, et ce qui caractérise celle des humains, c’est d’instaurer une coutume puis un droit écrit pour statuer des espaces privés et publics. De telle sorte que ce qui fait la caractéristique, négative, de l’espace naturel, pour les humains, c’est d’être un espace de non-droit.

L’espace naturel n’a pas à faire l’objet d’un programme politique, sinon, négativement, pour le garantir contre les prétentions privées d’appropriations, d’exploitation, et contre les dégradations induites par ces activités. Encore cette restriction ne doit-elle être introduite que parce que l’humanité parvient à échapper aux mécanismes de régulation naturelle, grâce au développement de ses techniques et de ses sciences.

Tout espace qui échappe au contrôle politique cesse d’être « public » pour redevenir « naturel ». Je suis donc moins dans un espace naturel quand je me promène dans un jardin public, soigneusement entretenu, ou dans une forêt domaniale, vidée de ce qui pourrait me traiter comme une proie, que lorsque je m’aventure dans le béton de banlieues hors de tout contrôle légal.

L’unique question à laquelle il faut répondre, concernant l’espace naturel, est de savoir s’il faut le préserver sur cette planète, ou s’il pourrait, sans que cela n’affecte le développement de la dimension personnelle, être repoussé au dehors – dans ce qu’on nommait autrefois le « ciel », et aujourd’hui « l’espace » –, à l’exception des grands fonds marins et des quelques autres lieux terrestres, si difficiles d’accès, qu’ils ne peuvent ni devenir des espaces publics, ni être considéré comme des « biens » marquant un espace privé.

L’espace naturel, sur terre, peut-il, sans dévalorisation, être cultivé, ou assigné à telle ou telle fonction – par exemple celle de « réserve » ou de « pâturage » – pour qu’il n’y ait plus qu’une alternative entre espaces privés ou publics ?

Le culte de la nature est devenu si fort au début du XXIème siècle, qu’il semble sacrilège d’oser demander si on ne pourrait pas, sans inconvénient, réduire à rien l’espace naturel. Mais le consensus se fait autour de la représentation d’un vaste « jardin », où règnerait la paix et l’abondance, et non autour d’un espace naturel où se multiplient les virus, et où abondent les prédateurs.

Ceux qui militent, par exemple, pour la réintroduction des loups en Europe, ne devraient pas le faire en évacuant le facteur de risques pour les humains, car il arrivera inévitablement, les meutes augmentant, que le gibier se raréfie, et que les animaux affamés s’attaquent au bétail et à leur berger. Mais ils ont raison de lutter pour qu’une part de notre espace échappe à la partition en : « espaces privés » et « espace public », et pour laisser une place à un « espace naturel » dans lequel nous ne sommes pas « chez nous », mais dans lequel nous pouvons, à certains moments de notre vie, nous aventurer, si cet espace naturel, malgré ses dangers, est un élément nécessaire à la formation de la dimension personnelle.

La nature n’ayant aucun égard aux individus, qui, dans ces conditions, voudra préserver un espace dans lequel lui et les siens risquent à chaque moment d’être victime d’une agression ou d’une maladie ?

Pourtant l’espace naturel est aussi nécessaire à la dimension personnelle que son espace privé l’est à chaque personne, et que l’espace public l’est à la communauté.

Pour que la dimension personnelle se développe, il faut un espace naturel qui se démarque de l’espace public, et reste ouvert à ceux qui veulent s’y aventurer, comme il faut un espace public entre les espaces privés, qui reste ouvert à tous, car la dimension personnelle se forme dans la superposition des scènes, dans le glissement d’un espace à un autre, la perte des repères, et dans les rencontres fortuites entre des personnages, qui, eux, se développent, chacun, sur sa propre scène.

Si je me réduisais à l’une ou l’autre de mes fonctions, ou même à la somme de mes fonctions, biologiques et sociales, alors le mieux serait d’étendre à toute la planète les espaces publics et privés, et de réduire à rien l’espace naturel, et je pourrais espérer valoriser ma vie, mes actions et le monde dans lequel je vis, en l’organisant, et en l’optimisant ; dans cette hypothèse, mieux vaudrait tendre à supprimer les risques, ou à les limiter au maximum, accroître les richesses, les services, et substituer à tout état naturel, un ordre juridique et économique. Mais parce que je ne me réduis pas à mes fonctions, et m’identifie à ma dimension personnelle, produite par les rencontres entre mes personnages, j’ai besoin, non pas abstraitement, mais dans ma vie, de moments d’incursions hors des espaces publics ou privés, durant lesquels je m’aventure dans un espace naturel. Car il ne peut y avoir de valorisation, ou de développement de la dimension personnelle, sans perte des repères, sans risque effectif de perdre ses biens, et sa vie.

La disparition des espaces naturels – des espaces dans lesquels les règles ne s’appliquent pas – entraîne inévitablement la régression de la dimension personnelle, la dégradation des valeurs, et, pareillement, la disparition ou la dégradation des espaces publics ou privés.

Un grand nombre d’américains s’accrochent, contre toute prudence sociale, à une représentation, héritée des récits de la conquête de l’ouest, d’une « nature sauvage » toute proche, qui peut, dans les villes, prendre la forme d’un « règlement de compte », ou d’un « tueur de masse ». Les personnes éprouvent, sans forcément mettre des mots sur ce qu’elles ressentent, qu’elles perdraient quelque chose de ce qu’elles sont, si on leur retirait la possibilité de se défendre – ou même d’attaquer, bien que cela soit rarement ouvertement assumé –, la possibilité de s’aventurer, au sein même de leur vie la plus ordinaire, de l’espace social dans l’espace naturel où tout peut arriver, sans qu’une loi dicte ce qui est permis ou non. C’est pourquoi aucun argument ne parvient à vaincre l’influence des vendeurs d’armes. Et aussi pourquoi ceux qui, un temps, vivent « sous les armes », ont les plus grandes difficultés à les déposer, et à revenir à un mode de vie pacifique.

D’un espace public menacé de se dissoudre en espace naturel

Si les hommes tentent obstinément de s’approprier les espaces, et ce qui s’y trouve, en marquant leur territoire, il n’en subsiste pas moins des espaces naturels, hors de contrôle, y compris au sein des espaces publics. Les hommes détruisent la nature, mais ils ne font pas disparaître l’espace naturel, de non-droit.

Un récit contemporain – un reportage diffusé sur ARTE, avril 2020 – raconte un moment de la vie politique en Afghanistan. Le récit s’articule entre, d’une part, la présentation de l’action d’un personnage inspiré par Zarifa Ghafari, femme de 27 ans, qui assume depuis 2018 la fonction de maire de Maidan Shar, au sud-ouest de Kaboul, et, d’autre part, l’évocation du mode de vie et des idées qui rassemblent les Talibans, autour du personnage d’un commandant, nommé Musafa, et d’un chef religieux, le Mullah Niazi.

Comme les récits littéraires, celui-ci comporte l’équivalent d’une lumière aveuglante dirigée vers le spectateur, une incroyable incohérence, un fait qui peut être avéré, mais que rien ne permet d’expliquer ni de comprendre, et qui, dans la vie comme dans la fiction est le signe de la dimension personnelle : dans un pays au deux tiers contrôlé par des intégristes musulmans, qui obligent les femmes à rester dans l’espace privé familial, et maintiennent le pouvoir entre les mains de vieux religieux, une femme, jeune, est maire d’une ville de 35000 habitants. La connaissance précise du terrain, permettrait peut-être d’interpréter cette étrange merveille, mais ce que le spectateur étranger peut en tout cas voir, c’est, de part et d’autre, des personnages qui, face à la caméra, et jouant leur rôle, manifestent des ambitions pour leur pays, et pour eux-mêmes. Dans un environnement aride, pauvre, ils n’inspirent pas pitié, mais semblent plutôt animés par une volonté forte. Je peux même ressentir face à certains, y compris ceux dont je réprouve les opinions, et surtout les pratiques criminelles, qu’ils ont, ce que je ne sais qualifier autrement que par l’expression « un beau regard ». Qu’est-ce qu’un « beau regard », ou qu’est-ce qu’être « animé » ? Les signes d’un développement de la dimension personnelle.

Il faut, en tant que spectateur, procéder de la même manière que le lecteur qui interprète les œuvres littéraires : chercher, en deçà des opinions professées, ce que les personnages ont en commun, ce que tous ils font dans le récit, car chaque personnage représente une fonction dans le récit, et ce n’est que dans ce qu’ils partagent ou échangent que les personnages disent quelque chose de la dimension personnelle. Chercher un tel trait commun, ce n’est pas mettre sur le même plan les différents protagonistes. D’un côté, une femme lutte, sans menacer physiquement personne, contre l’un des plus grand fléaux éthiques, avec l’esclavage : la condition faite aux femmes par les hommes détenteurs des pouvoirs ; d’un autre côté, un homme armé au service de la rigidification de la société au nom de sa religion.

Cependant il y a au moins une action que partagent les deux personnages principaux : la maire, Zarifa Ghafari et le commandant Musafa vivent tous deux entre deux espaces, passant et repassant une frontière aux abords de laquelle leur vie est menacée. L’une va quotidiennement de Kaboul, où elle réside, à Maidan Shar, dont elle est le maire ; l’autre enroule ou déroule son turban, signe de son appartenance aux Talibans, selon qu’il entre dans la ville contrôlée par le gouvernement ou retourne hors de la ville.

Comme beaucoup d’autres – peut-être même comme tous les autres –, ce reportage montre des personnes dont la dimension personnelle se forme de ce qu’elles passent et repassent des frontières, dans un sens et dans l’autre. Mais dans ce cas précis, le danger est particulièrement visible, par la multiplicité des armes exposées.

Il faut à la dimension personnelle, des frontières, c’est à dire des espaces différents, délimités, et, cependant, non étanches, avec des possibilités d’aller d’un côté et de l’autre, à ses risques et périls. Non seulement des frontières sécurisées, telles qu’elles sont tracées dans un état de droit, entre l’espace public et les espaces privés, mais aussi des frontières avec des espaces naturels.

Sur un autre point, essentiel pour l’expérience du reportage, les deux personnages s’opposent. La fonction de Zarifa Ghafari l’amène se retrouver, au risque de sa vie, à contre-emploi, seule femme à diriger des équipes d’hommes, dans un lieu où les hommes monopolisent depuis des siècles le pouvoir et la parole publique. La caméra, et l’équipe de tournage, offrent alors aux équipes qui travaillent sous sa direction, l’occasion de montrer une situation qui sort de l’ordinaire, tout en empêchant les manifestations d’oppositions, les résistances quotidiennes, les bavardages ou les remarques machistes, qui accompagnent probablement l’exercice de la fonction de maire–femme parmi des hommes. Si bien que le moment du reportage a pu être celui d’une expérience valorisante pour ce qui se passe à Maidan Shar, un moment donc de développement de la dimension personnelle. Alors que, dans les montagnes, le commandant Musafa a fait parler des Talibans qui ont affirmé que les populations étaient contentes de leur présence armée et de l’ordre qu’ils faisaient régner, sans qu’aucun membre de cette population, hormis les Talibans eux-mêmes, et notamment aucune femme, n’ait été filmés. Si bien que le moment du reportage a été, pour eux, celui d’un jeu convenu, d’une langue de bois, et aussi, par conséquent, d’une dégradation des valeurs pour lesquelles ils prétendent lutter.

Une politique orientée vers le développement de la dimension personnelle doit garantir l’intégrité de chaque espace, y compris en préservant l’espace naturel, bien que celui-ci soit, à proprement parler, un espace de « non-droit », en marquant clairement les limites entre un tel espace et l’espace public, mais sans en interdire les passages, et, parfois, les collisions.

Espaces privés

Un espace privé n’est pas déterminé seulement par les « biens » qui y sont produits ou rassemblés, mais aussi, et d’abord, par son propriétaire, c’est à dire par une personne – physique ou morale –.

La dimension personnelle se développe d’autant plus qu’il y a des échanges entre les scènes publiques et privées, de passages, de rencontres possibles pour les personnages, et d’ouvertures sur l’espace naturel.

La coexistence du public et du privé – non seulement leur séparation, mais une séparation la plus intriquée possible, avec le maximum d’interfaces –, à l’horizon du naturel, favorisent le développement de la dimension personnelle.

Il importe donc de gérer les espaces, de telle sorte que, partout, alternent, et s’interpénètrent espaces public et privés, tout en gardant à portée de vue, un espace naturel, en dissuadant l’instauration de monopoles du public ou des privés, en luttant tout à la fois contre la contamination des espaces les uns par les autres – la privatisation de l’espace public ou de l’espace naturel, ou le contrôle de l’espace privé par une instance publique… –, et contre tout ce qui empêche de circuler d’un lieu à l’autre, tout en préservant les caractéristiques de chaque espace.

Espace public

Dès lors qu’il y a des œuvres, il y a un espace public. Les œuvres transforment un « espace naturel » en un « espace public », qu’elles déterminent.

Dire que toute œuvre est destinée à un public, ou que les œuvres forment un « espace public », c’est tout un.

Les peintures rupestres sont les premiers exemples connus d’œuvres qui déterminaient un espace public. Les temples, les places, les rues, les théâtres, les cirques… étaient des œuvres qui déterminaient les cités antiques. Les routes, les aqueducs, les murailles, les ports… étaient des œuvres qui déterminaient les empires ou les royaumes. Les bases de données, les encyclopédies multimédia, les moteurs de recherche, les traducteurs… sont des œuvres qui déterminent l’espace public du Web.

Réaliser une œuvre demande du travail, du temps, de l’invention, cela a un coût, pourtant une œuvre n’a pas de valeur. Rien ne serait plus étrange, et contraire aux usages, que de demander ce que valent : Stonehenge, l’Acropole, la pyramide de Khéops, le mur d’Hadrien, une cathédrale, ou l’US Route 66… Il en va de même pour les œuvres virtuelles, depuis les premiers signes de l’art rupestre, jusqu’au W3, en passant par les poèmes épiques, les livres sacrés… Ceux qui produisent des œuvres peuvent être payés pour ce qu’ils font, mais une œuvre ne peut être achetée, sauf à devenir un « bien » et à masquer sa fonction génératrice d’espace public.

Qu’il y ait un « marché de l’art » signifie seulement que ce qui est désigné par « art » est en capacité de produire des « biens » à usage privé, sans rien indiquer de sa capacité à produire ou non des « œuvres ». Mais ce n’est pas parce qu’une sculpture ou un tableau ont été vendu, ou placés dans un espace privé, qu’ils cessent tout à coup d’être des œuvres, pour ne devenir que des biens ; dans la mesure où ce qui a été approprié est effectivement une œuvre, il contribuera à donner à l’espace dans lequel il a été placé – qui est un espace privé –, une dimension publique, ce qui, concrètement, se manifestera par la difficulté qu’éprouvera son propriétaire à résister à l’envie de le montrer, d’en parler, et, de ce fait, il suscitera des moments d’hésitation, et de confusion des personnages, qui sont le signe de l’émergence de la dimension personnelle.

Mais l’art ne se limite pas aux « beaux arts », il est aussi ce qui produit les voies d’échanges. Qu’il y ait au début du XXIème siècle une communauté capable de mettre en ligne des navigateurs, des logiciels libres, des données ouvertes, suggère que la production des œuvres s’est déplacée, et que c’est là, dans l’espace virtuel, que se trouvent les indications les plus suggestives de ce qu’il faut faire pour personnaliser le monde, et, aussi, là que se concentrent les risques d’appropriation par instances privées, qu’elles se présentent ouvertement comme telles – des entreprises –, ou qu’elles se donnent pour des gouvernants politiques, qui ont de fait privatisés leurs états en se les appropriant.

Dès lors qu’un gouvernant, ou qu’un groupe de gouvernants, se présentant comme des membres d’une famille, d’un parti, ou d’une institution – par exemple militaire –, s’approprient l’espace public, ou brouillent ses frontières avec les espaces privés, entravant la liberté de circulation, nécessaire à la production des œuvres, et à la vie parmi les œuvres, ils perdent toute légitimité, et devraient être écartés du pouvoir.

Jamais aucun parti politique ni aucune institution n’ont, à proprement parler, exercé le pouvoir. Ce sont toujours des individus qui monopolisent les pouvoirs et les richesses, éventuellement en se présentant au nom d’un parti ou d’une institution. En ce sens il n’y a, et n’y aura jamais de « dictature du prolétariat », mais bien une dictature exercée, ici par Staline, là par Mao, ou leurs successeurs, de façon analogue à celle exercée par les dictateurs militaires, ou par les héritiers des familles régnantes.

Un gouvernement ne trouve de légitimité que dans le service qu’il rend à la dimension personnelle, et non dans une élection. La principale vertu de l’élection démocratique est d’instituer un contrôle du pouvoir en place, par l’ensemble des personnes. Si un gouvernant mésuse excessivement du pouvoir, le régime démocratique, par le vote, peut permettre son remplacement, sans violences. Mais l’élection n’est pas, par elle-même, une garantie de légitimité d’un pouvoir. Un pouvoir est légitime dans la mesure où il garantit l’espace public, et préserve, en même temps que les frontières de cet espace public, celles des espaces privés et naturels.


Réforme du Travail

Le statut du travail est la clé de voute d’une politique organisée en vue du développement de la dimension personnelle. De sa réforme, et, corrélativement, de celle des enseignements, dépendent les autres transformations valorisantes.

La notion de « travail » s’est constituée, depuis l’antiquité, en opposition à celle de « loisir ». Cette opposition regroupe, sous le terme de « travail », des activités fondamentalement différentes, complémentaires du point de vue personnel, qui devraient être séparées.

Pour comprendre de quelle manière une réforme du travail peut contribuer au développement de la dimension personnelle, il faut partir de l’analyse des espaces dans lesquels se produisent les activités, et entre lesquels se forme la dimension personnelle.

Plutôt que de regrouper tout ce qui n’est pas du temps libre, dans la catégorie du « travail », il faut distinguer les activités qui relèvent de l’espace public – la création et l’entretien des œuvres qui forment cet espace public –, celles qui se produisent au sein des espaces privés – y compris la production des biens de consommation –, et, enfin, ce qui se joue dans l’espace naturel, tout en gardant à l’esprit que c’est dans la séparation de ces divers types d’activités, et dans leurs rencontres, que se joue la dimension personnelle, et par conséquent la valorisation de chaque espace. Rien n’est plus pénalisant pour la dimensions personnelle, et donc rien n’est plus dévalorisant, que l’enfermement, ou la réduction à un seul espace.

De même que l’espace public est nécessaire à tous, un travail public doit être proposé à tous, de telle sorte que chacun puisse vivre de ce travail, s’il le choisit.

Une communauté dont le gouvernement se soucie du développement de la dimension personnelle proposera à ses membres, selon leur formation et leurs aptitudes avérées, une liste d’œuvres à réaliser dans l’espace public, de telle sorte que l’offre soit toujours supérieure à la demande, c’est à dire qu’il y ait toujours des propositions non satisfaites, et des travaux publics en attente, disponibles. Ce travail public, qui n’a pas, contrairement aux activités privées, vocation à produire des biens, mais seulement des œuvres autour desquelles se forme l’espace public, doit fournir, à celui qui l’effectue, un revenu suffisant pour satisfaire ses besoins élémentaires, sa formation, ses loisirs, et ses soins lorsqu’il en a besoin.

Un travail public, comme toute œuvre, doit être signé, et la responsabilité de son, ou de ses auteurs, engagée auprès du public auquel l’œuvre s’adresse.

Qu’il s’agisse de créer ou d’aménager des voies de communications, réelles ou virtuelles, des lieux publics, des services… dans tous les cas, le travail public forme ou transforme un espace public, ouvert à tous, qui est, par définition, assez vaste et diversifié, pour que puisse être proposé à tous un « travail public », c’est à dire une œuvre ou une partie d’une œuvre à créer ou à entretenir.

Le travail public ne couvre pas la totalité des besoins d’une communauté, et n’a pas vocation à l’être. Il ne réalise que les œuvres qui forment l’espace public, et laisse au secteur privé la charge de produire les bien échangeables. C’est pourquoi le travail public doit être une possibilité offerte à tous, à côté des activités privées productrices des biens, ou des activités de formation.

La charge de travail public proposée à un individu, et sa rémunération, doivent être estimées de telle sorte que l’œuvre à produire ou à entretenir lui permette de gagner sa vie – se loger, se nourrir, s’habiller, se soigner, se déplacer… – et de s’adonner aux activités privées qu’il souhaite pratiquer – formation, travail privé, loisirs –. Il faut donc tout à la fois un revenu suffisant et un temps de travail public limité qui autorise, en parallèle, des activités privées.

Dans la mesure où il crée, ou entretient, des œuvres et non des biens échangeables, le travail public n’a pas vocation à enrichir. Sa rémunération doit être égale pour tous, à quantité égale de travail. Le travail privé a, au contraire, vocation à produire des biens, et permet, sans qu’il y ait besoin de les limiter, des inégalités, des fortunes et des faillites.

Si les rémunérations du travail public sont identiques, et seulement suffisantes pour assurer les besoins, n’y a-t-il pas un risque que les personnes cherchent à travailler dans le secteur privé ? Non un « risque », mais une chance. Car celui qui s’adonne à des activités privées, et donc à la production de biens, ne rompt pas nécessairement avec la création ou l’entretien d’œuvres, qui, par elles-mêmes, ou par la reconnaissance qu’elles apportent à leurs auteurs, suscitent une motivation forte.

S’il est de la responsabilité d’un gouvernement de mettre en place, sur le territoire qu’il gère, ce qui pourrait être qualifié de « proposition universelle de travail public », il n’est, par contre, ni requis, ni justifié, qu’il mette à disposition des individus, des ressources sans contrepartie.

Non seulement le projet d’un revenu universel serait contraire aux intérêts de la dimension personnelle, et contribuerait, en réduisant de fait un grand nombre de personnes à leur fonction de consommateurs, à une dévalorisation du corps social, mais c’est déjà le cas de toutes les allocations, des pensions, et même des congés payés. Ces derniers ont dégradé l’aventure et la découverte en tourisme. Les pensions ont contribué à dissocier l’âge de la sagesse ou de l’expérience pour en faire une charge sociale de plus en plus pesante. Les allocations sont un pansement qui cache la plaie sociale du défaut d’offre de travail. Une offre universelle de travail public, adaptée selon les âges et compétences, s’accompagne de la suppression de toutes les formes de prise en charge et de la mendicité.

Une politique visant au développement de la dimension personnelle n’intervient pas dans les espaces privés, sinon pour garantir que toute personne peut, quant elle le décide, en sortir.

Dès lors qu’un travail public est proposé à tous ceux qui le souhaitent, il n’y a pas à réglementer les activités privées, qui se réguleront d’elles-mêmes selon leur propre loi dite du « marché ». Il n’y a pas à imposer de limitations, d’aucune sorte, si les conditions sont librement acceptées, c’est à dire si d’autres choix sont effectivement proposés.

Le secteur privé est soumis à l’offre et à la demande, son dynamisme dépend de la liberté d’entreprendre, et aux possibilités d’ascension sociale et économique. Rien ne doit l’entraver, ni des règlements administratifs, ni des contraintes autres que celles du marché, sous peine de le scléroser. La possibilité donnée à tous, et à tout moment, d’un travail public joue par elle-même un rôle de régulation suffisante des lois du marché, sans nuire aux activités privées ; au contraire, l’espace public sert les activités privées, en favorisant leurs échanges, de telle sorte que s’il y a valorisation, c’est de chaque type d’activité, et non d’un seul au détriment de l’autre, et de chaque type d’espace.

Le travail public – la création et l’entretien des œuvres qui forment l’espace public – et les activités privées – la production des biens qui déterminent les espaces privés – sont complémentaires, et voués à valoriser, chacun, son espace, ou à se dévaloriser mutuellement. Ils dépendent l’un de l’autre, le public pour son financement, et le privé pour ses échanges et la garantie de sécurité nécessaire à son développement.

Une proposition universelle de travail public suppose un recensement des besoins de l’espace public, une publication de ces besoins, et une offre adaptée à la situation, à la formation, aux compétences reconnues, et à l’âge des personnes.

Une telle proposition était utopique jusqu’à ce que le développement des communications et des analyses permises par l’intelligence artificielle la rende envisageable.

Il est possible de se représenter comment, avec un accès au réseau, une personne puisse trouver des offres de travail correspondant à sa situation, s’y engager, et comment chaque tâche pourra être suivie, signée une fois réalisée et mise à disposition dans l’espace public.


Réforme des enseignements

La formation est, du point de vue personnel, une scène déterminante pour la vie personnelle, à condition qu’elle soit reliée à d’autres scènes, et que des passages s’y jouent effectivement. Elle ne doit donc pas monopoliser un âge, et disparaître ensuite de sa vie, mais accompagner tous les âges de la vie, en alternance avec d’autres scènes, notamment de travail public.

Cependant, la formation commence avant que l’enfant ne soit en capacité de réaliser des œuvres, et, pour certains aspects, il est crucial pour l’évolution de la personne que cette formation soit précoce. C’est typiquement le cas de l’apprentissage des langages.

Il en va de la notion de « formation », comme de celle de « travail » : faute d’avoir été distinguée selon sa nature, et selon le champ de plus grande personnalisation, elle a donné lieu à une institution scolaire dont l’action tend, au fur et à mesure qu’elle s’exerce sur davantage de personnes et plus longtemps dans leur vie, à accroître l’inertie du plus grand nombre.

La formation des personnes recouvre, d’une part, l’apprentissage des langages, d’autre part, l’optimisation de leur pratique.

L’apprentissage des langages doit être apporté par la communauté à toutes les personnes qui les composent. C’est un héritage.

Les personnes sont condamnées à souffrir d’un manque, si leur communauté ne leur a pas transmis les langages en usage, et, parallèlement, la communauté se dévalorise si ses membres ne maîtrisent pas ses langages. L’absence de transmission des langages partagés par une communauté est une cause majeure de dépersonnalisation et de dévalorisation sociale.

Les langages en usage dans les sociétés ne se bornent pas aux langues parlées et écrites – vernaculaires et véhiculaire –, ils comprennent également : d’une part, les langages mathématique, logique, et informatique, d’autre part, les langages musical, plastique – graphique, modelage –, et gestuel – la danse, la pantomime –.

Aucun des langages en usage dans la communauté ne devrait être ignoré au sortir de l’enfance. Il est de la responsabilité des collectivités de les transmettre à chacun de ses membres.

Leur apprentissage constitue, pour une formation visant au développement de la dimension personnelle, l’ensemble de l’éducation élémentaire.

Cette éducation élémentaire doit être obligatoire, et effectuée dès le plus jeune âge, car elle conditionne les choix personnels.

L’optimisation de l’usage de tel ou tel langage est, contrairement à l’acquisition des langages eux-mêmes, un choix personnel, libre, qui engage la responsabilité de chaque personne, pour elle-même, et peut être fait à n’importe quel moment de sa vie.

Faute d’avoir distingué entre l’apprentissage des langages, dont les personnes doivent hériter de leur communauté, sans être en capacité de les choisir, et la maîtrise des différentes disciplines utilisant tel ou tel langage, les programmes scolaires ont, d’une part, oublié ou négligé certains de ces langages en usage dans la société, et condamné de ce fait les personnes à être en situation de handicap personnel, et, d’autre part, imposé l’acquisition de connaissances qui n’a de chance de succès que si ces connaissances sont librement étudiées.

Cette confusion allonge inutilement le temps de scolarité obligatoire, sans apporter le désir d’apprendre, qui est un acte libre d’usage de tel ou tel langage.

Plurilinguisme

Le plurilinguisme offre une chance de distinction et de rencontre personnelle, en introduisant une variante dans la fonction sujet. Celui qui parle aux uns dans une langue, aux autres dans une autre, lorsqu’il se trouve en situation de confrontation entre les personnes parlant ces deux langues, expérimente une rencontre entre deux de ses personnages partagés, qui est aussi une rencontre entre ses deux locuteurs, de telle sorte que les articulations personnelles qui se jouent dans cette rencontre, s’instaurent au sein même de son sujet narrateur. Or le bilinguisme est une compétence qui peut s’acquérir dans les toutes premières années après la naissance, soit en famille, soit, à défaut, à l’école, par la pratique d’une langue scolaire différente de la langue familiale.

Une langue scolaire, ou véhiculaire, différente de la langue familiale, n’a pas vocation à monopoliser la totalité des études, dont une partie peut se dérouler dans la langue maternelle. La littérature serait ainsi enseignée, dans la partie française de l’Europe, en français, tandis que les mathématiques le seraient dans la langue commune européenne.

Du point de vue personnel, la disparition des langues locales – y compris les dialectes –, qui marquaient une différence linguistique entre la parole familiale et la langue scolaire, loin d’être un progrès, est plutôt un facteur de dépersonnalisation.

L’apprentissage de plusieurs langues constitue, avec l’apprentissage des autres langages – formels et artistiques –, l’ensemble du programme élémentaire d’une scolarité visant au développement de la dimension personnelle.

Est-ce à dire que le reste devrait disparaître de l’enseignement élémentaire ? Non, à titre de contenu, puisqu’on ne peut séparer l’apprentissage des langages de l’acquisition de contenus formulés, mais comme disciplines scolaires, oui.

L’objectif de l’enseignement élémentaire obligatoire est de favoriser les conditions d’un jeu sur différentes scènes, et de leur superposition lors des rencontres, de donner aux personnes la capacité de faire, sous diverses formes, « le récit qui convient », et, passant d’un personnage à l’autre, de retrouver leur terre natale, en prenant la position du narrateur – que ce soit un narrateur formulant en langage vernaculaire, ou dans un autre langage –.

Des faits historiques peuvent fournir un contenu de l’apprentissage d’une langue, des éléments géographiques peuvent fournir un contenu de l’apprentissage des langages formels ou artistiques, mais leur apprentissage systématique, en tant qu’histoire et géographie, peuvent être, comme ceux des autres disciplines, reportés à un enseignement « secondaire » – par opposition à « élémentaire –, choisi librement, en parallèle à un travail de valorisation de l’espace public, et poursuivi tout le temps que le souhaite la personne.

Une langue scolaire peut être acquise, d’abord, par immersion et par imitation, ce qui est favorisé par les classes à plusieurs niveaux.

Si le but de la scolarité élémentaire, obligatoire, était de transmettre des savoirs positifs, et de former des personnages, aptes à remplir des fonctions, alors les classes à niveau unique seraient préférables, et pareillement le monolinguisme, et la sélection selon les compétences acquises ; mais puisque le but de la scolarité élémentaire est de favoriser le développement personnel, alors mieux vaut apprendre plusieurs langages, quitte à ce que les autres acquis soient retardés, et mieux vaut que les apprentissages se jouent dans des classes à plusieurs niveaux, en partie par imitation, puisque c’est la manière de s’approprier une langue, et aussi parce que c’est une occasion donnée très tôt, à ceux qui sont pour la deuxième ou la troisième année dans cette classe, de montrer aux premières années, et donc d’inverser leur position.

Au-delà des enseignements élémentaires

Une fois passée la période des apprentissages élémentaires – des langages –, le choix de l’étude d’une discipline devrait être couplé avec un travail, d’abord avec un membre de sa famille, puis avec d’autres personnes, en qui les parents ont manifesté leur confiance, pour qu’ils accompagnent leurs enfants dans leurs premier pas. Ainsi les différents personnages joués dès l’enfance, pourront-ils se rencontrer.

Une politique au service du développement de la dimension personnelle, fait, de plus, que chaque niveau d’étude, comme chaque expérience professionnelle réussie, ouvre de nouvelles offres de travail public, tout en donnant les meilleures chances qu’elles ouvrent aussi de nouvelles opportunités d’activités privées.

Dès l’enfance il est possible, et souhaitable, de travailler, pourvu que ce travail corresponde aux capacités effectives des personnes, pourvu que le travail soit limité de telle sorte que des activités privées, notamment de formation, puisse être choisies et menées à bien, pourvu enfin que ce travail soit signé et ouvre de nouvelles portes.

Tant que le travail était conçu uniquement du point de vue privé, selon sa rentabilité maximum, et qu’il s’imposait par la nécessité, dans des conditions d’exploitations souvent inhumaines, il pouvait sembler juste d’en préserver les jeunes, comme les plus âgés. Mais si le travail est aussi conçu du point de vue public, comme la création et l’entretien des œuvres qui forment l’espace public, alors il n’y a aucune raison d’en exclure une partie de la population. Les plus jeunes, dès lors qu’ils ont passé le stade des enseignements élémentaires, l’acquisition des langages, sont en capacité de valoriser l’espace public, et de recevoir de ce fait une rémunération leur permettant de vivre et de se former autant qu’ils le voudront.


Une politique au service du développement de la dimension personnelle se fonde sur la séparation entre les différents types d’espaces. Elle met en place une proposition universelle de travail public, et garantit au secteur privé sécurité et liberté totale de gestion et d’organisation de ses activités. Ce faisant le politique se borne à mettre en place les conditions pour que les différents espaces, en partie déterminés – l’espace public par les œuvres, l’espace privé par les biens, l’espace naturel restant déterminé seulement négativement : ce qui n’est ni public, ni privé, ou zone de non-droit –, se déterminent selon leurs propres principes, et se superposent à leurs frontières le plus possible, ce qui est une condition d’émergence de la dimension personnelle. Ainsi les conditions du développement de la dimension personnelles sont elles favorisées, et, par conséquent, les conditions de la valorisation des espaces, de part et d’autre de leurs frontières.