Intelligences et agents artificiels

extrait de « Notes Philosophiques » (page : « Philosophie« )

En tant que personnes humaines, nos ouvertures sur le monde sont conditionnées par nos cinq sens : à la manière de connexions analogiques. Des instruments nous permettent d’étendre, jusqu’à un certain point, les capacités de réceptions de nos sens, des « expériences de pensée » nous permettent de raisonner encore au-delà de ces bornes. Mais en toute personne, le personnage du mathématicien est« sans porte, ni fenêtre », ou, pour le dire d’une autre image, issue de l’usage informatique, sans port numérique.

Si les mathématiques sont effectivement le langage du monde (le seul langage par lequel on puisse formuler ce qui arrive, par opposition aux autres langages, dans lesquels nous formulons nos représentations), alors les personnes sont des monades, sans oreilles numériques pour entendre le monde, sans yeux numériques pour le voir… mais avec des sens analogiques qui permettent de faire, et de conserver des traces, des expériences et des récits du monde. Ce que nous désignons par « intelligence » consiste toujours dans une conversion de l’analogique au numérique, un passage des données sensibles, et des expériences à leur formulation.

Ce qu’on désigne par « intelligence artificielle » opère, à l’inverse de tout ce que nous pouvons expérimenter, du numérique à l’analogique. Alors que nous commençons par sentir le monde, avant de tenter de comprendre quelque chose de ce monde, sans parvenir jamais à une formulation définitive, mais en cherchant toujours à améliorer nos théories, les ordinateurs procèdent à rebours, en partant de ce qui est formalisable pour, avec des approximations toujours plus fines, parvenir à simuler le réel, de façon toujours plus réaliste.

Nous assistons certainement, en ce quart du XXIe siècle, à l’apparition de formes d’écritures, et d’actions, qui commencent par être des approximations de celles produites par les personnes, mais qui très rapidement deviennent plus précises, plus variées ou plus régulières, selon ce qui est souhaité, de telle sorte que non seulement elles ne pourront bientôt plus être distinguées, mais même elles deviendront très vite supérieures aux productions humaines. Cela signifie-t-il que nous assistons à l’émergence d’une « intelligence artificielle » ? Dans l’état actuel des expériences et des connaissances, on ne peut répondre à cette question, faute de comprendre ce que pourrait être une intelligence qui procéderait à l’inverse de l’intelligence humaine.

Les métamorphoses de la mazurka

Texte présenté, sous le titre : « les métamorphoses de la mazurka », dans le cadre d’un séminaire du département de recherche sur les relations franco-britanniques, de l’université de Lancaster, et d’une rencontre autour de la mazurka, organisés en avril 2006. Tous mes remerciements et ma gratitude vont à Jessica Abrahams qui a eu l’idée de cette rencontre et en a assuré l’organisation. Un enregistrement audio du séminaire, et vidéo des rencontres dansées, ont été réalisés.

Qu’est-ce que la mazurka?i Une forme particulière de danse et de musique, qui connait depuis une trentaine d’années une évolution remarquable, tant pour sa partie musicale que pour ses manières d’être dansées. Son succès un peu partout en France, puis en Europe, en font un exemple privilégié de transmission et de renouvellement.

Pour ceux qui cherchent à repérer des chemins par lesquels il est possible, à tout âge, de s’aventurer dans des pratiques artistiques, l’évolution de la mazurka donne un exemple de rencontre réussie entre une démarche savante et une vie communautaire d’inspiration traditionnelle1. Or un des enjeux de la transmission des formes artistiques, consiste à permettre qu’il y ait un rapprochement entre une démarche analytique, qui induit une progression de type pyramidale, et une pratique vivante dans laquelle se retrouve toute une communauté. La transmission des formes artistiques ne vise pas seulement à apporter des acquis culturels, ni à être un préliminaire en vue d’un éventuel choix ultérieur de spécialisation dans une pratique artistique ; un des buts essentiels de la transmission des formes artistiques est de redonner droit de cité à une vie artistique et culturelle, partagée par toute une communauté.

1“Savant” et “traditionnel” s’opposent ici terme à terme, comme “académique” et “populaire”, “écrit” et “oral”… La métaphore géographique de cette opposition serait : ‘voie de communication’ et “enclave”. De ces couples d’opposés, en tout lieu, le plus fort des deux tend à supprimer l’autre. Cependant, même s’il est très difficile de vivre des deux côtés à la fois, il est profitable à tous que les deux soient vivants.